Issue 13 — 

Sylvie Seiersen


Sylvie Seiersen



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Two short stories: Peur en Irak / Fear in Iraq and Karma



PEUR EN IRAK


Dans sa petite ville du sud des Etats-Unis, Edna ne savait plus que faire pour échapper à ses angoisses. Aucune distraction ne parvenait plus à lui faire oublier la peur lancinante qui la tenaillait. Elle avait toujours été une américaine modèle, patriote jusqu’au bout des ongles. Persuadée que son pays représentait le Bien, et que ses gouvernants avaient à coeur les intérêts des autres nations.



Lorsque la tragédie du 11 Septembre avait éclaté, Edna, tout comme le reste de l’Amérique, avait été atterrée. Qui pouvait leur vouloir autant de mal? Vraiment les bonnes intentions n’étaient pas récompensées, c’était le moins que l’on puisse dire. Saisie d’une juste colère, elle avait approuvé avec chaleur la réaction de ses dirigeants. Ils allaient leur montrer, à ces ingrats, ce qu’il en coûtait de braver la toute-puissante Amérique. La guerre détruirait les régimes ennemis, et on attraperait les responsables du terrorisme, morts ou vifs.



Les marines partirent dans l’allégresse. Ils étaient de futurs héros, et paraissaient invincibles. Les moyens mis à leur disposition étaient tels, que l’adversaire n’avait pas une seule chance d’en réchapper. En moins d’un mois, l’affaire serait réglée.



Un an plus tard, huit cents marines avaient péri sous les bombes, ou dans des embuscades. D’autres avaient été fait prisonniers, violés et torturés. Le pire étaient ceux qui rentraient, totalement traumatisés. Il leur manquait un bras ou une jambe, et au moindre bruit, ils sursautaient violemment, et se jetaient sous une table, terrorisés. Leurs nerfs étaient continuellement à vif, et ils ressemblaient à des bêtes traquées. Ils ne dormaient plus la nuit, habitués à rester sans cesse sur le qui-vive.



- Nous allons envoyer quinze mille marines supplémentaires, annonça le Président, l’air toujours aussi sûr de lui. Nous allons gagner cette guerre. Nous sommes les libérateurs d’un peuple opprimé. Leur dictateur est déjà sous les verroux, maintenant il ne s’agit plus que de rétablir l’ordre.




C’est à ce moment précis qu’Edna reçut un coup de téléphone de son fils: il venait de s’engager dans les marines. Son pays avait besoin de lui, et il rêvait de prouver enfin à tous de quel bois il était fait. Jusqu’à présent, il n’avait pas fait honneur à sa famille, mais cela allait changer. Il se voyait déjà dans des commandos chargés de missions spéciales, soumettre l’ennemi par la force. Gonflé de sa soudaine importance, il se sentait une âme de baroudeur. Il avait enfin trouvé pour quoi il était fait: pour sauver son pays, rien de moins.



Il partit à l’entraînement, qui durait treize semaines. Ce fut l’enfer. Si dur que sa mère le reconnut à peine, quand il rentra en permission pour une semaine. Il avait terriblement maigri, mais s’était musclé. Il avait perdu son visage poupin, et ses pommettes sculptées lui donnaient un air viril plutôt séduisant. Même ses yeux paraissaient plus bleus, et avaient pris une teinte d’acier.



Edna était fière de son fils. Elle clamait à qui voulait l’entendre qu’il faisait partie de l’élite de la nation. Il avait surmonté victorieusement les pires épreuves, et cela le plaçait au-dessus de ses camarades de classe, qui étaient frileusement partis à l’université. Toutes ses humiliations passées, lorsque son fils ne rencontrait que l’échec dans ses études, étaient à présent balayées, car Steve avait trouvé sa voie, infiniment plus difficile et plus glorieuse.



Le plus dur était pourtant à venir. Car lors de son engagement, Steve avait choisi l’infanterie, le corps le plus exposé en temps de guerre. Il devrait se battre sur le terrain, et être en première ligne. Il ne pouvait plus reculer, sa décision n’étant pas révocable. Il regrettait son impulsion de départ, mais il s’était engagé pour quatre ans, et ne pouvait plus faire machine arrière.



Il dut repartir pour deux mois d’entraînement, encore plus durs et plus éprouvants que les premiers. Il allait apprendre à tuer, et à résister au pire. On le maintiendrait continuellement en état d’alerte, et il serait soumis aux pires traitements. Il s’agissait de l’endurcir au maximum, pour en faire une machine à tuer, obéissant aux seuls ordres de ses chefs. Capable de demeurer stoïque sous la torture, et de contrôler sa souffrance.



Durant ces deux mois d’entraînement, Edna ne dormit guère. Elle pensait continuellement à son fils, terrifiée à l’idée qu’on puisse lui faire du mal. Elle savait qu’on lui faisait subir un véritable lavage de cerveau, et elle avait peur de ne plus le reconnaître. Et elle n’osait même pas penser à la suite: il serait envoyé en Irak, ce pays maudit, au milieu d’enragés qui ne voulaient pas céder.



Elle se mit à haïr son Président, qui envoyait de jeunes hommes dans un bourbier, avec une insouciance criminelle. Il ne s’agissait pas de son fils, évidemment, puisqu’il n’en avait pas! Quant à lui, il était bien à l’abri dans sa somptueuse demeure, et ne risquait jamais de se retrouver en première ligne. Edna commençait à se rendre compte que la guerre n’est pas un jeu, et que l’on paye le prix du sang. Que les engins sophistiqués de l’Amérique étaient inutiles lorsque les soldats se battaient sur le terrain, en corps à corps. Et que la haine générée par le sentiment de supériorité de son pays se déchaînait sur des êtres jeunes, naïfs, et bien manipulés.



Steve rentra pour une semaine, à la fin de ses deux mois de formation. Il attendait l’ordre qui l’enverrait dans le feu de l’action avec résignation, et une angoisse qu’il s’efforçait de cacher. Il avait encore minci, et ses muscles s’étaient sculptés, et durcis, comme taillés dans la pierre. Il parlait peu, et son expression était grave. Il s’était engagé sur une voie de non-retour, car s’il reculait, c’était la prison, voire même la mort. On ne plaisante pas avec les déserteurs, en Amérique.



Son père, décédé depuis une dizaine d’années, avait toujours exalté l’Armée, et lui avait appris avec fierté que servir sa patrie était le plus grand des honneurs. Lui qui avait toujours travaillé dans l’administration militaire, il lui était facile de parler ainsi! songeait à présent Steve avec amertume. Trop tard, il se rendait compte qu’il s’était laissé entraîner dans une galère sans nom, pour honorer la mémoire de son père, et pour que sa mère soit fière de lui.



La pauvre vivait les affres de l’angoisse. Elle craignait qu’on ne lui arrache son fils du jour au lendemain, et qu’elle ne le revoie jamais. Elle avait vu ces terribles sacs noirs, dans lesquels on rapatriait les corps des soldats morts au combat. Elle en faisait des cauchemars, la nuit.



Rien ne se passa cependant comme elle l’avait prévu. Oh! Son fils partit bien à la guerre, mais il ne rentra pas. Ni blessé, ni tué. Non, il avait été fait prisonnier. Elle le vit à la télévision, le visage couvert de poussière, au milieu d’hommes cagoulés et armés jusqu’aux dents. Il était à genoux, attaché, les mains dans le dos. Elle reconnut tout de suite sa voix, même si son intonation avait dramatiquement changé. Il avait peur, très peur. Toute son assurance s’était évanouie, et il répétait ce que ses tortionnaires lui avaient ordonné de dire: si les américains ne se retiraient pas immédiatement d’Irak, il serait décapité.



Le choc s’abattit sur Edna avec la violence d’un coup de poignard. Elle se recroquevilla par terre, comme pour être plus près de son fils. Elle était secouée de tremblements incontrôlables. Tout son être était comme balayé par une tornade qui anéantissait toutes ses structures, tout ce en quoi elle avait cru. Les belles valeurs américaines s’effondraient dans son esprit comme un château de cartes, devant la souffrance de celui qui était sa chair et son sang.



Elle se prit à haïr son mari, cet imbécile qui avait implanté ce stupide idéal martial dans la tête de leur fils. Lui qui n’avait jamais pris de risques, il avait exalté des combats dont il était prudemment resté à l’écart. Avec la naïveté de la jeunesse, Steve avait cru que se battre était facile, et relativement peu dangereux, lorsqu’on disposait des moyens d’une super-puissance. Ce serait un peu comme un jeu vidéo, où l’on élimine l’ennemi de loin, sans jamais se salir les mains. La réalité était toute autre, il venait de l’apprendre à ses dépens.



Et elle! se fustigea ensuite Edna. Valait-elle mieux que son mari? Elle avait tellement voulu être fière de son fils. Avait-elle songé un seul instant aux conséquences? Le pauvre être terrorisé qu’elle venait de voir n’avait rien d’un héros. Et il risquait de payer de sa vie l’inconscience criminelle de ses parents, et d’une société qui exaltait la loi du plus fort.



Steve demeura prisonnier quatre mois. Il y eut des pourparlers, et Edna vécut chaque jour comme le dernier. Elle avait entendu parler des otages que l’on décapitait sous l’oeil d’une camera vidéo. Elle frémissait d’horreur en songeant à ces terribles images, et les repoussait avec l’énergie du désespoir hors de son esprit. Elle qui n’avait jamais été pratiquante, elle priait à présent jour et nuit. Suppliait Dieu de lui rendre son fils vivant. Et implorait le pardon du Seigneur pour ses fautes, qui elle n’en doutait pas, avaient conduit son fils dans cet enfer.



Un commando parvint finalement à libérer Steve des griffes de ses tortionnaires. Il fut rapatrié d’abord en hélicoptère, puis en avion. Il arriva sur une civière, tant il était affaibli par sa captivité. Il était resté attaché si longtemps, qu’il avait de la peine à se mouvoir. Ses muscles avaient fondu, et il était à présent d’une maigreur effrayante. Dans son visage émacié, ses yeux jadis si bleus s’étaient éteints. Il ne parlait plus que pour répondre aux questions qu’on lui posait, et sa voix autrefois claire et forte était devenue monocorde. Il avait l’air d’un pantin désarticulé, cassé par la vie.



D’abord profondément soulagée et heureuse de retrouver son fils vivant, Edna se rendit vite compte qu’il n’était plus le même. Son âme était brisée, et elle se demanda s’il redeviendrait un jour le beau jeune homme qu’il avait été. Plein de foi dans son avenir de héros, et fier de ses prouesses physiques. Aujourd’hui, il se réveillait la nuit en criant, et lorsqu’elle se précipitait à son chevet, il refusait de lui parler de ses cauchemars. Ses yeux hantés témoignaient pourtant des traumatismes terribles qu’il avait vécus, et qu’il revivait dans ses rêves. Il paraissait ne plus jamais devoir trouver la paix. Les horreurs qu’on lui avait fait subir envahissaient ses jours et ses nuits.



A force de patience, et avec le temps, Edna parvint cependant à reconstruire celui à qui elle dévouait à présent toute sa vie. L’armée prenait soin de lui sur le plan matériel, et lui fournissait les meilleures thérapeutes. Petit à petit, Steve reprit du poids, et sa nervosité s’apaisa. Mais sa personnalité avait totalement changé. Du jeune homme insouciant qu’il avait été, il ne restait plus rien. Il était à présent un homme mûri prématurément par la vie, silencieux et grave. Ses anciens amis ne l’intéressaient plus, parce qu’ils n’avaient plus rien en commun. Et il ne désirait pas revoir ses camarades de combat, parce qu’ils lui rappelaient de trop douloureux souvenirs. Il était devenu un être solitaire, désenchanté sur la nature humaine, et qui ne croyait plus dans la protection d’un Dieu indifférent. Il avait aussi perdu ses illusions sur la belle Amérique, celle des nobles sentiments, et des guerres justes. Il était devenu lucide, et il lui faudrait longtemps, pour retrouver un peu de joie de vivre.



Copyright © 2007 by Sylvie Seiersen.

——English translation:

FEAR IN IRAQ


In her little southern town of the United States, Edna was at her wits’ end to try to forget about her anguish. Nothing could make her ease the fear she felt in the pit of her stomach. She had always been the model American, a true patriot, who believed that her country really had the best interest of other nations at heart. When the tragedy of September 11th had struck, just like the rest of the nation, Edna had been appalled. Who could hate them that much? The good intentions of her country were certainly not rewarded, and that was an understatement.



After the initial shock, she had felt a lot of anger, which was completely justified by the unfairness of what had happened. She had warmly approved the reaction of her government. They would show those ungrateful monsters what it meant to defy the almighty America. They would catch those terrorists, dead or alive, and destroy the regimes that threatened her country.



The marines left, full of optimism. They were the future heroes of the nation, and they seemed to be invincible. The means they were given were so sophisticated, that their enemies did not stand a chance. In less than a month, the military would have successfully completed their task.



A year later, eight hundred marines had died under bombs, or in ambushes. Others had been made prisoners, had been raped and tortured. The worst was to see the ones who were coming home, totally traumatized. Some were missing an arm or a leg, and they would jump violently at the smallest noise, before throwing themselves under a table in terror. They behaved like tracked animals, their nerves raw, and could not sleep at night. They were continually on their guard.



“We shall send fifteen thousand more marines,” the President announced, looking still very self-confident. “We shall win this war, and liberate those oppressed people. Their dictator is now behind bars, we only have to reestablish order in their country.”



That was when Edna received a phone call from her son: he had just joined the marines. His country needed him, and he could not wait to show everyone what he was made of. Up to now, he had not been a credit to his family, but that was about to change. He could already see himself on missions to destroy the enemy. Swollen up with his own importance, he felt like a true adventurer. He had finally found his calling: saving his country from evil, no less.



He left to be trained as a marine, for thirteen weeks. It was Hell. So much so that his mother could hardly recognize him, when he came back home for a week. He had lost all of his baby fat, and had now a lean, muscular body. He did not have his baby face any more, and his sculpted cheekbones gave him a manly look, which was quite attractive. Even his eyes seemed bluer, and had taken the colour of steel.



Edna was proud of her son. She claimed to whoever was listening that he was part of the elite of the nation. He had been through the most difficult training, and that placed him above his friends, who had cautiously gone to university. Her humiliation - when her son got bad results at school - were nothing but a bad memory. Steve had now found his true calling, infinitely more glorious and challenging than any other.



The hardest was still to come though. For Steve had chosen the infantry, when he had joined the army, and it was the corps that was the most exposed, in times of war. He would have to fight on the ground, in the line of fire. It was too late to change his mind, that first decision was not revocable. He now regretted his impulsive choice, but he could not go back: he had enlisted for four years, and he would have to go through with it.



He went back to training for two more months, even more trying than the first thirteen weeks. He would now be taught how to kill, and how to resist the worst. He would be kept in a continual state of alert, and would endure the harshest treatments. The aim was to harden his personality to the maximum, in order to make a killing machine out of him. Ready to obey any command, and able to resist torture, and to control his pain.



During those two months, Edna hardly slept at all. She was continually afraid that her son might get hurt, and that his personality would be completely altered. She knew he was going to be brain-washed. She did not even dare think of what would happen next. He would be sent to Irak, that God-forsaken country, in the midst of barbarians who refused to give in.



She started to hate her President, who was sending innocent young men into his quagmire, with criminal carelessness. Of course it was not his sons, as he did not have any. As to him, he was comfortably living in his beautiful mansion, and did not run the risk of being in the line of fire. Edna had started to realize that war is not a game, and that the blood of innocents is being shed. That the sophisticated weapons of the United States were useless when you had to fight on the ground, hand-to-hand. The hatred generated by her leaders’ superior attitude was being unleashed on young soldiers who were naïve, and easy to manipulate.



Steve came back home for another week, after his two months of training. He was waiting for the order that would send him in the line of fire with resignation, and with an anguish he was trying as best he could to hide. He had lost what was left of the fat on his body, and his muscles had a sculpted look, as if they had been carved in stone. He hardly spoke anymore, and the expression on his face was grave. He was on a one way path, as stepping back meant prison, or even death. They don’t trifle with deserters, in the United States of America.



Steve’s father, who had died ten years earlier, had always exalted the army, and had taught his son that serving his country was the greatest honour. It was easy for him, who had worked in administration, and never had to fight, Steve now bitterly thought. Too late, he realized he had made a big mistake: he was about to risk his life to honour his father’s memory, and so his mother could be proud of him.



The poor woman was going through Hell, though. She feared her son would be taken away from her at any time, and that maybe she would never see him again. She had seen those awful body bags, in which the soldiers who had died on the battlefield were brought back home. They gave her the worst nightmares.



Things did not happen the way she feared though. Her son did leave for Irak, but he was neither killed nor wounded. The enemy caught him in an ambush, and he was now their prisoner. She saw him on television, covered with dirt, and surrounded by men wearing masks, and holding machine-guns in their hands. He was on his knees, and his hands were tied in his back. She immediately recognized his voice, even if his intonation had dramatically changed: he was scared, terribly scared. His self-confidence had vanished entirely, and he was repeating what his torturers had told him to say: if Americans did not withdraw their troops from Irak immediately, he would be beheaded.



The shock struck Edna with the violence of a stab wound. She fell on her knees, and curled up on the floor, in an unconscious attempt to be closer to her son. She was shaking uncontrollably. Her whole being was overwhelmed by a whirlwind of emotions, wiping out all she had believed in. The lofty American ideals she had naïvely trusted were now collapsing like a house of cards, in the face of the suffering that her own flesh and blood endured. She started to hate her husband, that idiot who had planted his stupid militaristic ideal in their son’s head. He had praised the "righteous" wars he had stayed clear of. Steve had naïvely believed that the weapons of his country were so sophisticated, that fighting was easy, and relatively safe. It would be somewhat like a video game, in which you could destroy the enemy without ever getting your hands dirty. Reality was quite different, he had now discovered the hard way.



And what about me? Edna angrily accused herself. Was she any better than her husband? She had so longed to be proud of her son! Had she ever thought about consequences? The poor terrified young man she had just seen on television had nothing of a hero. And he was about to pay with his life the criminal ignorance of his parents, and of a society which abode by the law of the fittest.



Steve remained a prisoner for four months. There were negotiations, and Edna lived every day as if it was his last. She had heard of those horrible videos in which hostages were decapitated in front of a camera. Shivering in horror, she desperately tried to push out of her mind the terrible images that kept coming up. She had never practised her religion, but she now prayed day and night. She begged God to give her back her son. And asked for the forgiveness of her sins, which had led Steve to that dead end, she was certain of it.



A commando finally liberated Steve from his ordeal. He was flown back home first in a helicopter, and then in a military plane. He arrived on a stretcher, so weak he could hardly walk. He had been tied up for so long his muscles seemed to have melted away, and he had lost so much weight he looked like a scarecrow. In his gaunt face, his eyes once so blue were washed out, and looked vacant. He only talked to answer the questions he was asked, in a lifeless voice. He was broken inside, and the light that once made him so strong and cheerful seemed to have left him.



At first, Edna was deeply relieved and happy to have her son back. But she soon realized he was not the boy she had known. His spirit had been shattered, and she wondered if he ever could be again the good-looking and enthusiastic young man he had been. Proud of his physical exploits, sure of the future deeds that would make him a hero.



He would now wake up at night screaming, and when she rushed to his side, he refused to tell her about his nightmares. But his haunted eyes testified to the terrible trauma he had endured, and was reliving in his dreams. Would he ever find peace again, Edna wondered. She could only imagine what his torturers had put him through, and it froze her heart.



With time and a lot of patience, Edna helped her son reconstruct himself as best she could. She now devoted her entire life to him. The army provided therapy for him, and medical care. Little by little, he gained some weight, and became less nervous. But his personality had been completely altered. The carefree young boy he had been was nothing but a memory. He was now a man prematurely matured by hardships, withdrawn and grave. His old friends did not interest him any more, because they had nothing in common. And he did not want to see his fellow soldiers either, as they reminded him of the terrible ordeals he had been through. He had become a solitary human being, disillusioned with life and human nature, and with the lofty ideals of America, with its “righteous” wars. And he certainly did not believe in a benevolent God either. If God existed, he was a cold and indifferent being, unable to protect anyone. Steve had become lucid, and it would take him a very long time to enjoy being alive again.



Copyright © 2007 by Sylvie Seiersen.




KARMA



Certaines personnes se mentent à elles-mêmes, et parviennent à s’identifier au masque qu’elles se sont créé, et qui les protège - croient-elles - de la souffrance. Persuadées qu’ainsi, elles n’ont pas à faire face à un passé douleureux.



Emilie faisait partie de ces gens-là. Née en Argentine, d’une mère allemande et d’un père hispanique, elle était la cadette d’une famille de deux enfants. Son frère aîné réussissait brillamment dans ses études, et était paré de toutes les vertus aux yeux de ses parents, par ailleurs peu intéressés par leur fille. Sa mère la trouvait collante, et décidément peu attrayante. Tout bébé déjà, elle lui était un véritable fardeau, et ses pleurs l’exaspéraient. Dès qu’elle commençait à vagir, elle était reléguée au fond du jardin, où seuls les oiseaux pouvaient l’entendre.



Les choses se gâtèrent encore lorsque le père mourut subitement d’une crise cardiaque, alors qu’Emilie n’avait que six ans. Très éprouvée par la disparition de son mari, et à présent obligée d’aller travailler à l’extérieur pour subvenir aux besoins de ses enfants, la mère décida rapidement de mettre sa fille en pension, et de ne garder avec elle que son fils. Il était plus grand, relativement autonome, et de surcroît un réconfort dans ces moments difficiles.




Emilie se sentit définitivement abandonnée par ce père dont elle avait désespérément tenté d’attirer l’attention, et complètement rejetée par sa mère, qui ne manifestait d’amour qu’à son fils adoré. Elle devint de plus en plus amère et agressive, ce qui ne lui facilita pas l’existence en pension. Les autres la fuyaient, et les professeurs n’avaient guère de sympathie pour cette enfant ingrate. La solitude devint pesante, et se referma telle un piège autour de la petite fille en mal d’affection. La discipline déjà sévère du pensionnat s’alourdit encore pour elle, cataloguée comme nature rebelle à mater. Son agressivité était durement punie, et elle se mit à haïr les surveillantes, qui le lui rendaient bien. Elle était prise dans une spirale infernale.



Lorsqu’elle sortit enfin de ce qu’elle considérait comme une prison, elle se crut libre. Malheureusement pas pour longtemps. La situation politique de l’Argentine s’était aggravée, et les gens vivaient dans la peur. Pas question de s’insurger contre le régime en place, si l’on ne voulait pas finir en prison, ou pire.



Emilie prit le premier emploi qu’elle trouva, sa mère lui ayant clairement signifié qu’elle avait accompli son devoir envers elle, en lui payant une éducation qui lui avait coûté assez cher. Emilie travailla donc dur, tenaillée par l’angoisse de ne pas survivre, et terrorisée par les disparitions dont elle ne cessait d’entendre parler. Elle se sentait sans protection, faible et vulnérable.



Ce fut dans ces dispositions d’esprit qu’elle rencontra un jeune américain, venu pour affaires à Buenos Aires. Pour Emilie, il représentait la liberté, et la possibilité d’échapper enfin à un sort peu enviable. Elle se montra sous son meilleur jour, soigna son apparence, et s’offrit même des lentilles de contact bleu azur pour donner plus de profondeur à son regard. Elle affichait à présent une amabilité et une douceur qui séduisirent son nouvel ami. Avec la naïveté de la jeunesse, il crut avoir trouvé la femme idéale. Il lui demanda de l’épouser, pour repartir avec lui dans son pays.



Emilie était aux anges. Enfin! la chance lui souriait. Elle quitta l’Argentine sans le moindre regret, bien décidée à ne jamais remettre les pieds dans une terre natale qui ne l’avait guère favorisée.



Très vite, elle eut une fille, qu’elle nomma Aurore. Ce fut alors que les émotions refoulées de son enfance remontèrent à la surface. Incapable de jouer plus longtemps la comédie de l’épouse parfaite, elle se montra agressive, violente même, et son mari ne la reconnut plus. Il se rendit compte de son erreur, et finit par la quitter, pour entamer une procédure de divorce. Persuadé à présent qu’elle ne saurait s’occuper correctement de leur enfant - et poussé par sa propre mère, qui avait une piètre opinion de sa bru - il tenta par tous les moyens d’en obtenir la garde.



Emilie se battit comme une lionne pour garder sa fille. Enfin quelqu’un allait l’aimer, n’ayant qu’elle au monde, et combler tous ses manques. Elle se jura qu’elle ne connaîtrait plus jamais la solitude de son enfance, et prit la fuite, courant d’un état à l’autre, d’un emploi à l’autre, de peur que son ex-mari ne parvienne à ses fins.



La folle équipée dura dix ans. Dix ans d’angoisse, à craindre la loi et l’autorité, à se cacher pour échapper à une possible séparation d’avec Aurore, qu’elle aurait vécue comme un arrachement. Dans les pires moments, Emilie pensa même à se supprimer avec sa fille.



Lorsqu’Aurore atteignit finalement ses treize ans, elle devint légalement libre de choisir avec qui elle voulait vivre. Emilie était relativement tranquille, de ce côté-là. L’image qu’elle avait peinte de son ex-mari était tellement péjorative, qu’il y avait peu de chances qu’Aurore désire s’en rapprocher.



Lorsqu’on la rencontrait pour la première fois, la jeune adolescente frappait par sa tristesse, peu habituelle chez quelqu’un de son âge. Point d’insouciance pour elle, et peu de foi dans un avenir meilleur. Sa mère avait tenté de lui forger la personnalité qui lui conviendrait, et se cramponnait toujours à elle comme à une bouée de sauvetage. Aurore était là pour répondre à ses besoins, et le monde des hommes lui était inconnu. Elle avait simplement appris qu’il était hostile et dangereux, et représentait une autorité à fuir à tout prix. Sa mère l’avait privée de son autonomie, sans se rendre compte qu’elle lui ôtait aussi son bien le plus précieux: la confiance dans la vie et dans les autres.



Le masque d’Emilie n’était plus guère efficace, à présent. Terriblement agressive, continuellement sur ses gardes, le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’avait pas de rapports harmonieux avec les autres. L’amitié la fuyait, et elle accusait son entourage d’égoïsme, sans comprendre que le problème venait de son attitude. Impossible de communiquer avec elle dans la sincérité. Elle avait trop pris l’habitude de se protéger derrière une façade qui l’empêchait de ressentir la douleur. Clairement, l’authenticité était un luxe qu’elle pensait ne pas pouvoir se permettre. A la longue, à force de mentir aux autres et de se mentir à elle-même, elle s’était coupée de ses propres sentiments.



Aurore allait payer le prix de tout ce gâchis. L’adolescence la déstabilisa, et fit surgir avec une force dangereuse les manques qu’elle avait connus. Elle n’avait pas eu la chance de connaître un foyer stable, qui lui aurait permis de s’épanouir, dans le respect de son individualité naissante. Elle s’amouracha d’un jeune homme de son âge, qui malheureusement la laissa tomber. Elle perdit espoir, et eut soudain peur que sa vie ne ressemble à celle de sa mère: solitaire, en marge des autres, et rejetée par le monde des hommes. Son mal de vivre était devenu insupportable. Elle ne voyait pas de lumière au bout du tunnel, et désirait oublier pour toujours une existence que sa mère lui avait dépeinte comme peu clémente. Elle fit plusieurs tentatives de suicide, qui précipitèrent sa mère dans des angoisses sans nom. Finalement, à l’âge de dix-neuf ans, Aurore se jeta du haut d’un pont, et n’en réchappa pas.



Le choc fut terrible pour Emilie. Aurore était son unique soleil, la certitude qu’elle ne vieillirait pas seule, et qu’un être au moins sur cette terre l’aimait. En un éclair de lucidité, elle comprit que c’était elle, qui aurait dû aimer son enfant pour elle-même, dans le respect et le don de soi. Les émotions qu’elle avait refoulées depuis si longtemps la frappèrent de plein fouet, et abattirent tous les murs de sa forteresse. Désespérée, le coeur brisé, elle décida finalement que son malheur aurait un sens, et se tourna vers les adolescents en détresse. Elle se mit à leur dédier sa vie, trouva des fonds pour ouvrir un foyer qu’elle leur consacra, bref devint admirable. Elle avait transcendé sa peine, et avait enfin contacté dans son coeur la source d’amour qu’elle avait si longtemps cherché, sans succès, à l’extérieur.



Copyright © 2007 by Sylvie Seiersen.



—-English translation:

KARMA



Some people lie to themselves, and actually identify with the mask they created for themselves, thinking it will protect them from harm. They are convinced this is the best way to avoid facing their painful past.



Emily was one of those people. Born in Argentina, from a German mother and a Spanish father, she was the youngest of two children. Her older brother was a very bright student, and could do no wrong in his parents’ eyes. They were not interested in their daughter. Her mother thought she was clingy, and decidedly unattractive. She already got on her nerves as a baby, and felt like a burden. Whenever she started to cry, she was relegated to the far corner of the garden, where only the birds could hear her.



Things got even worse when Emily’s father suddenly died of a heart attack, when she was only six. Much distressed by her husband’s death, Emily’s mother had to find a job to support her children. She decided to send her daughter to boarding school, while she would keep her son with her. He was older, more self-reliant, and, last but not least, he could comfort his mother during those trying times.



Emily felt totally abandoned by her father, whose attention she had desperately tried to get when he was alive, and completely rejected by her mother, who only showed love to her adored son. The young girl became more and more bitter and aggressive, which did not make her life easy at boarding school. The other girls avoided her, and the teachers did not feel any sympathy for that unattractive child. She became more and more lonely, and felt evermore trapped in her solitude, when what she desperately needed was affection. The stern discipline of her school worsened for her, as her nature was deemed rebellious, and needed to be subdued. She was severely punished whenever she was aggressive, and she started to hate her supervisors, who certainly hated her back. She was caught in an infernal spiral.



When she could finally leave what she considered to be a prison, Emily felt free. Unfortunately not for very long. The political climate of Argentina had worsened, and people lived in fear. Rebelling against the regime in place was not an option, if you did not want to end up in jail, or worse.



Emily took the first job she could find, as her mother had been very clear: she had fulfilled her duty toward her, by giving her an education which had cost her a fortune. So Emily worked hard, spurred on by her fear of not being able to survive, and terrified at the numerous reports she heard about people disappearing without a trace. She felt unprotected, weak and vulnerable.



She was in that frame of mind when she met a young American man, on business in Buenos Aires. In Emily’s eyes, he represented freedom, and the possibility to finally escape a hopeless fate. She put on her best behaviour, took care of her appearance, and even bought deep blue contact lenses to make her eyes more enticing. She also displayed a sweet and pleasant disposition, which won her new friend’s heart. Still young and naïve, he thought he had found his ideal woman, and asked her to marry him, and to go back to the United Stated with him.



Emily was ecstatic. At last Lady Luck was smiling down on her. She left Argentina without regrets, set on never setting foot again in a country which had never done anything for her.



Quite rapidly, she had a daughter, whom she named Aurore, and all the painful emotions of her childhood came back to the surface. Unable to play the part of the perfect wife anymore, she became aggressive, even violent, and her husband did not recognize her anymore. He realized he had made a mistake, left her, and filed for divorce. He was now convinced Emily was an unfit mother, and pushed by his own mother - who had never thought much of her daughter-in-law - he took all the necessary measures to get custody of Aurore.



Emily fought like a lion to keep her daughter. Now she finally had somebody who would love her, because she had nobody else in the world, and fulfill all her emotional needs. She swore she would never be alone again, like she had been all along her childhood. So she took off, and ran from one state to another, from one job to another, for fear her ex-husband might get to his daughter.



They were on the run for ten years. Ten years of anguish, fearing the law and the authorities, hiding to avoid a possible separation from Aurore. Emily just could not bear the thought of her daughter being torn away from her. In her worst moments, she even thought of committing suicide with her.



When Aurore finally turned thirteen, she became legally entitled to choose who she wanted to live with. Emily was not too worried about that. She had depicted her ex-husband in such derogatory terms, that the odds of Aurore wanting to get anywhere near him were very low.




When you met the young girl for the first time, you were struck by how sad she looked. Quite unusually so in somebody her age. She certainly was not carefree, and she did not seem to have faith in her future either. Her mother had tried to mold her into somebody that would suit her needs, and she was still clinging to her like to a life buoy. She had brought Aurore into this world to take care of her, and the young girl did not have any male model around her. She had been taught that men were dangerous and hostile, and that she had to keep away from their authority. Aurore’s mother had deprived her of her autonomy, not realizing that she was at the same time removing a most important thing for her future: trust in life, and in other people.



The good front Emily had been putting on was not fooling anyone anymore. She was quite aggressive, always on her guard, and she certainly did not maintain good relationships with other people. Friendship eluded her, and she kept accusing others of being selfish. She failed to understand that it was her own attitude, which was the problem. Communicating with her in a sincere manner was impossible. She had become used to protecting herself behind a wall, which prevented her from feeling any pain. She obviously could not afford to be authentic. As years went by, she kept lying to others and to herself, cutting herself off from her own feelings in the process.



Aurore was the one who would pay the price for all this mess. Puberty threw her off balance, and all the turmoil she had been through came up to the surface, with an overwhelming force. She had never known a loving family, who would have allowed her to grow, while respecting her individuality.



She fell in love with a boy her age, and unfortunately for her, he dumped her. Aurore lost hope in a better future, and was suddenly afraid that her life would resemble her mother’s: solitary, on the fringe of society, and rejected by the world of men. She just could not deal with her life anymore. It was like a dark tunnel, with no light at the end of it. Her mother had drawn a dark picture indeed of the world for her daughter, who now only wanted to forget about everything. She tried to commit suicide on several occasions, which threw Emily into a state of uttermost anguish. Finally, when she turned nineteen, Aurore jumped from a bridge, and died.



The shock struck Emily hard. Aurore was everything for her. Thanks to her, Emily would never end up alone. And she knew that there was at least one person on this earth who loved her. In a flash of understanding, Emily realized she should have been the one to love her daughter in a selfless way, for the sake of her child, and not for her own sake. The emotions she had been repressing for so long shattered her, and broke down the walls of the fortress she had erected around herself. Devastated, and heartbroken, she finally decided that her ordeal would have meaning: she decided to help teenagers in distress. Dedicating her life to them, raising funds to open a home for them... she became truly admirable. She had found the strength to overcome her grief, and had finally found in her own heart the source of love she had for so long been looking for outside, without ever finding it.




Copyright © 2007 by Sylvie Seiersen.


Biography:

Sylvie Seiersen was born in the French Alps, in Grenoble. She studied political science and holds a master’s degree in English, with highest honors. She was a lecturer in the top preparatory schools for political science in Paris. She also translated some 25 novels from English into French, as well as a book on the tea ceremony in Japan. While a translator, she could not wait to write her own books. She even went as far as to change a character in a novel – and got told off by the publisher! She loves to travel and is also a lover of the arts; she has been a painter and a photographer for many yearsand has exhibited her paintings several times, both in Paris and in Toronto. She now lives in Canada, on the shores of Lake Ontario.